Comment la musique jamaïcaine a donné naissance au reggae ?

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Comment la musique jamaïcaine a donné naissance au reggae ?
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Saison 1 – Épisode 3


Pour ce troisième épisode, focus sur la Jamaïque.

Contrairement à ce qu’on pense, l’île de la Jamaïque ne se résume pas à Bob Marley, le reggae et le mouvement rasta. Dans cet épisode, vous allez découvrir l’histoire la musique jamaïcaine : comment différents styles comme le mento, le ska et le rocksteady ont évolué et quel type de révolution ce petit coin des Caraïbes a connu.


La tracklist

  • Dub Revolution – Lee Perry and The Uppsetters
  • Take her to Jamaica – Lord Messam
  • Funky Kingston – Toots & The Maytals
  • Day Dah Light – Louise Bennett
  • Jamaica Farewell – Harry Belafonte
  • Nebuchadnezzar – Laurel Aitken, Feely Feely
  • Eb Pob – Dizzy Reace
  • Bloodshot Eyes – Denzil Laign, The Wrigglers
  • Train to Skaville – The Ethiopians
  • Gumma – Lee Perry
  • Timothy – The Skatelittes
  • On The Beach – The Paragons
  • Follow Marcus Garvey – Burnin Spear
  • Take it Easy – Hopetown Lewis
  • Do the reggay – Toots & The Maytals
  • Under Me Sleng Teng – Wayne Smith

Les sources :


Le script de l’épisode :

Pochette podcast "La musique jamaïcaine avant le reggae"
Pochette podcast « La musique jamaïcaine avant le reggae »

Introduction

Le 5 mai 1494, un an et demi après avoir découvert le continent américain, un certain Christophe Colomb débarque au nord d’une île situé au large de Cuba et d’Haïti.

L’île est à peine plus grande que la Gironde. Elle est plutôt montagneuse avec d’étroites plaines côtières. Le climat lui est tropicale a la mauvaise idée d’attire des cyclones tropicaux vers la fin de l’été.

Et parce que c’est mister Colomb, l’histoire nous montrera qu’il amène dans son sillage génocide, pillage et esclavagisme pour couronner le tout.

Christophe Colomb n’est pas le premier à débarquer sur l’ile qui nous intéresse aujourd’hui. Les Taïnos, un peuple originaire d’Amérique du Sud vivent déjà sur l’ile avec une autre tribu amérindienne des Caraïbes, les Arawaks. D’ailleurs les livres d’histoire confondent souvent les deux si bien que les Taïnos sont fréquemment appelés Arawaks.

Bref tout ce petit monde habite pacifiquement sur l’île avant que Colomb débarque. Ils lui même déjà donné un petit nom : Xaymaca qui signifierait “le pays du bois et de l’eau”, un chouette pays donc qui leur permet de vivre de la culture du tabac, du coton, de patate douce ou de mais.

Chez eux la musique, le chant ou la dance est un pilier de leur culture que ce soit dans un but religieux ou de pur divertissement. On retrouve notamment des villageois chantant et dansant, les hommes et les femmes se faisant face avec un chanteur principal dans chacun des camps comme pour se répondre pendant que d’autres jouent des instruments en bois à cordes à vent ou à percussion.

Et forcément qui dit colonisation, dit complication, surtout dans l’ile de Xaymaca, maintenant appelé la Jamaïque.

L’émergence du mento

Faisons un bond dans le temps pour aller au début du XXème siècle. L’île n’a pas beaucoup bougé géographiquement parlant, vous vous en doutez. Par contre au niveau sociétal, c’est autre chose. Après les Espagnols, ce sont les anglais qui sont venus exploiter les habitants de l’île et d pauvres africains qui avaient rien demandé. Heureusement, l’esclavage s’est terminé vers 1838, non sans mal. Toutefois n’allez pas croire que les anglais aient fuient l’île, non non, une élite blanche continue à diriger le pays sur fond de corruption et la Jamaïque restera bien sous la couronne britannique jusqu’en 1962.

C’est dans ce contexte colonial qu’émerge aux XXème siècle : le mento. Les dominicains ont le merengue, les haïtiens le compas, du côté du Trinidad on a le calypso, pendant ce temps là le zouk apparaît aussi en Guadeloupe… Et donc sur l’île de la Jamaique, c’est le mento qui émerge.

Le mento est une musique folklorique et traditionnelle qui mélange les influences européennes et d’Afrique de l’ouest notamment.

Une des particularités du mento est dans sa gestion des rythmes, joué en 4/4 contrairement au calypso qui est joué en 2/2. Pour les non musiciens, là où le calypso compte 2 temps (comptez 1-2, 1-2), le mento lui en compte en 4 (1234,1234). Il va être un peu plus sophistiqué et va pouvoir réinterprété à sa sauce calypso mais aussi d’autres musiques du monde.

D’ailleurs mento et calypso seront souvent interchangeables comme on a pu l’observer avec c’est Harry Belafonte, une des premières stars des musiques caribéennes. En 1956 un album intitulé Calypso alors que dessus il chante… du mento ! C’est à n’y rien comprendre !

A l’origine le mento est une musique populaire qui ne plaît pas franchement à la bonne société blanche jamaïcains. Trop de liberté, puisqu’on y parle politique et problème de société mais aussi trop de luxure sans doute car il faut dire que les thèmes évoqués dans ses chansons tombent souvent dans le graveleux.

Deux types de mento se distinguent : le rural fait de banjo, de guitare sèche, de maracas ou de fifre.

Et le mento plus urbain, où l’on peut entendre des pianos, des congas, des saxos et même un peu de guitares électriques.

Pour ce dernier, en réalité il s’agit souvent de musiciens des campagnes venu en ville pour gagner leur vie. Et généralement ils se retrouvaient dans des hôtels pour jouer devant des touristes. Certains groupes auront même le nom de l’hôtel où ils jouaient comme par exemple les Hitlonaires qui jouaient… à l’hôtel Hilton !

Alors oui il faut l’admettre le mento urbain était un peu fake, les accents les plus ruraux étaient dissimulés et puis surtout les thèmes les plus salaces étaient clairement adoucies pour juste parler des jolies filles et du soleil.

Et puis vinrent les guerres mondiales et leurs lots de crise. Des milliers de Jamaïcains partent vers la Grande Bretagne. Des émeutes violentes éclatent à Kingston en 1946 notamment. Le pays est sous tension alors que le jazz et le rythm’blues américains débarquent sur l’île. Certains musiciens locaux sentent le coup venir et partent se former quelque temps aux US avant de revenir en Jamaïque où les soldats américains basés à Kingston pendant la seconde guerre ont ramené leur disque dans leur paquetage.

Dans le jazz et le rythme’n blues US, une certaine idée de l’identité noire se forme et se transmet. Et ça colle plutôt bien avec ce que ressentent les habitants de cette île perdues des Caraïbes. Les jamaïcains se pressent sur la moindre enceinte diffusant cette musique qui leur parle tant.

Des Dj, aux selecters jusqu’au rap !

On commence alors à voir émerger les premiers sound system, ces murs d’enceinte qu’on peut trimbaler pour faire la fête n’importe où. Dans la rue, c’est la guerre des décibels où les programmateurs (les selecters) vont jusqu’à arracher les étiquettes des disques pour être sûr que leurs concurrents ne retrouvent pas les noms des morceaux qu’ils jouent.

En parallèle de ces programmateur chevronnée les rôles des ambianceurs se précisent. Et notamment la figure du DJ. Le DJ jamaïcain , ne choisit pas les morceaux, non lui c’est une sorte de bricoleur-maitre de cérémonie, qui ambiance la foule.

Cette manière d’ambiancer donnera une nouvelle forme de chant, sur fond de jazz, de rythme and blues et de proto rock’nroll, qui une fois débarqué dans les fêtes de quartier de New York donnera le rap.

Le ska naitra des fêtes londoniennes

Après avoir exploré un peu la musique d’après guerre, passons aux folles années 60 jamaicaine. Pendant que les US votaient les droits civiques, l’industrie musicale caribéenne est en émulsion. Cecil Campbell, dit Prince Buster (le prince Brise tout) commence à se faire un nom et à instaurer un style de maison de disque “à la jamaïcaine” son label Record Shack. En gros : un seul homme est aux manettes : création, la production, interprétation, promotion… le mec fait tout et arrive à s’exporter jusqu’à la perfide Albion. Car oui la vague d’émigration vers la Grande Bretagne amène la musique dans ses bagages.

Un modèle qu’on retrouvera très régulièrement dans l’histoire de la musique Jamaïcaine.

A Londres, les “blues parties”, ces fêtes de fin de semaine organisé par des jamaïcains draine un public de plus en plus nombreux. C’est simple, on pousse les meubles, on fait payer au chaland son ticket d’entrée et l’alcool qu’il consomme et en avant la musique. Un style se détache et commence à faire parler de lui : le ska.

N’étant pas très bon dans l’analyse musicale, voici ce qu’en dit le poète jamaïcain Linton Kwesi Johnson :

On peut isoler le jeu à contretemps de la guitare, que l’on peut entendre dans le mento avec le banjo, le ska, et qui correspond aussi au contretemps dans le rythme & blues, en particulier dans le piano boogie woogie. C’est le “beat” entre le temps. C’est le un ET deux ET trois ET… C’est le ET”

Linton Kwesi Johnson

Le Et. Un ET qu’on retrouve dans le ska donc, mais qu’on retrouvait déjà dans le mento, la musique martiniquaise, dans le merengue haïtien… Une attirance vers l’after beat qu’on retrouvait d’après Kwesi Johnson dans les églises.

Très vite, en 62, la Jamaique se sépare du Royaume Unis tout en restant dans le Commonwealth, et évidemment le ska sera la BO de cette indépendance nouvelle.

Cette même année se dresse aussi un studio qui marque l’histoire de la musique jamaïcaine tout comme le vieux cinéma de Stax, dont on a parlé précédemment a marqué la musique du Sud des Etats Unis :

Ce studio, c’est le Jamaica Recording Studio et le label Studio One.

Un label et un studio pur produit jamaïcain et dirigé par Clement Coxsone Dodd qui a su, comme Jim Stewart et Estelle Axton de Stax, s’entourer des meilleurs musiciens du coin : le saxophoniste Tommy McCook, le batteur Lloyd Knibb, le tromboniste Don Drummon et un certain Lee Scratch Perry.

La mission de Coxsone et de Studio One : jouer dans la cours des grands, et tailler des parts de marché à Duke Reid ou encore Prince Buster dans le ska. Rare sont les talents à passer sous le nez des chasseurs de tête de Studio One. Dans leur catalogue, on croise notamment les Wailers, le groupe d’un certain Bob Marley qui commence à se faire doucement un nom avec Peter Tosh.

Mais pour les fans, le groupe à suivre est The Skatelites, un super groupe qui accompagne les hits de l’époque. Si Stax avait ses MG’s pour assurer les parties instrumentales, Studio One pouvaient compter sur ses Skatelites, dansant et jazzy à la fois.

Quand le ska ralentit, ça donne le rocksteady

La mode du ska évoluera plutôt vite. Alors qu’elle a émerge vers 1960, en 65-66, le tempo, alors frénétique, se ralenti. Les basses sont mises en avant. Les cuivres, vont même jusqu’à disparaître. L’heure est alors aux rock steady, “steady” pouvant signifier en anglais “uniforme”, “soutenu”, “calme” ou encore “posé”, ça vous donne un peu le contexte.

Le milieu des années 60 est compliqué en Jamaique. Les ghettos et bidonvilles d’un Kingston rongé par le chômage, absorbe tant bien que mal une population rurale qui cherche à se rapprocher de la ville et de ses emplois.

Les conditions de pauvreté extrêmes suscitent des tensions qui débouchent dans des violences urbaines de plus en plus croissante. C’est l’émergence des fameux rudes boys, des mauvais garçon qui rêvassent devant les westerns et les films de gangster. De vrais rebelles qui piquent au Black Power américain la fierté d’une identité ou d’un peuple noire dans un contexte racial plus que tendu.

Étant blanc en France, forcément j’aurai du mal à comprendre et à vraiment expliquer ce que ces jeunes ressentaient. Mais comme l’a dit Bob Marley lui même

“Les musiciens de la vieille génération s’étaient fait arnaquer par les gens de l’industrie. Ils ont été remplacés par ceux qui venaient derrière, des jeunes qui avaient faim. On ne pouvait pas tourner en rond, continuer à faire du ska toute notre vie. Les jeunes musiciens avaient un rythme différent. C’était au tour du rock steady”

Faisant glisser le ska vers le rocksteady, les rudes boys adoptent un ton plus lent mais aussi des textes plus revendicatif, qui reflètent beaucoup mieux la réalité du peuple jamaïcain au milieu des années 60.

A ce titre, le musicologue Garth White distingue plusieurs types de rude boys : les voyous des ghettos, les caïds payés par des politiques véreux et les “cultural rude boys” qui eux rejetaient les valeurs du monde occidental fait de paternalisme sur fond de colonialisme.

Là où les petites frappes ne sont que des criminels de bas étages qui parfois, jouent les robins des bois, les rude boys culturel voient le mouvement comme un moyen de se rebeller. Pas étonnant donc que ces derniers embrasse la religion rastafari.

L’émission étant déjà bien avancée et surtout, traitant de musique, je ne m’attarderai pas beaucoup sur le mouvement rasta. Dans la fiche qui accompagne ce podcast, vous trouverez un lien vers l’émission Culture 2000 qui a traité la question en long et en large. Pour résumer, la religion rasta émerge avec Marcus Garvey, syndicaliste du début du XXème siècle dont l’idée centrale est d’unifier les noirs du monde entier. Pour cela, il envisage un droit à une sorte de rapatriement des afro-américains en Afrique.

Dans ses écrits et ses discours Marcus Garvey évoquait régulièrement l’Éthiopie où dans les années 30 Tafari Makonen, le Ras Tafari (ras signifiant “tête”, comprendre duc) est couronné Négusa Nagast (rois des rois).

Safari Makonen devient alors Hailé Selassié 1er, un véritable messie pour toute une myriade de communauté dans la ligne de Garvey. A commencé par celle du Pinnacle, dont le leader, Leaonard Percival Howell porte une interprétation afrocentriste de la Bible avec sa communauté pacifiste pas encore dreadeuse mais déjà porté sur la ganja à laquelle il prête des vertus… discutable !

Le rocksteady est donc extrêmement compatible avec le mouvement rastafari comme on peut l’entendre avec ce Take it Easy de Hopeton Lewis, première star du rocksteady qui invite ici les musiciens à ralentir le tempo et conseille aux rude boys à freiner leur violence.

D’autant plus qu’en 66, Haïlé Selassié lui même fait un passage en Jamaïque ! Si vous êtes croyant, imaginez votre messie débarqué dans votre bled pour faire coucou. Forcément la foule est au rendez-vous face à un Haïlé qui ne réalise pas bien l’engouement qu’il suscite dans cette pauvre île des Antilles.

Mais cette arrivée triomphale n’empêche pas la destruction des campements rasta de Back O Wall, qui contraint de nombreux rasta à trouver refuge dans d’autres ghettos dont Trench Town. La destruction de ces campements amènera une fusion de deux cultures : celles d’un Kongston Est (dont les enfants bénéficient de la scolarisation, de l’éducation musicale) et d’un Kingston-Ouest plus défavorisé et au quotidien plus violent.

C’est comme cela que des rudes boys comme les Wailers, la bande de Toots & the maytals peut rencontrer les Skatelites.

Kingston est + Kingston Ouest = la naissance du reggae

Cette monté en puissance du mouvement rasta, mêlée à cette rencontre entre Kingston Est et Ouest fera naître une nouvelle forme de rocksteady avec un rythme plus lourd posé par un couple basse-batterie. Si vous avez l’oreille musicale, vous noterez généralement une accentuation des temps faibles (particulièrement le troisième temps aussi appelé one drop). Côté guitare, on poursuit la mode jamaicaine avec cette syncope qu’on appelle le skank : vous avez compris de quoi je parle, je parle évidemment du reggae.

On passera sur le sexisme ambient mais comme théorie sur l’invention du mot reggae, pourquoi pas ! C’est en tout cas peu ou prou l’explication que donnera aussi Toots Hibert de Toots and the Maytals, qui fait partie de ceux qui réclame la paternité du mot reggae alors orthographié avec un Y à la fin.

Son morceau Do the reggae accompagnera très bien le mouvement même si les esprits tatillons diront que c’est musicalement un rocksteady.

Et c’est sur ces notes qu’on va conclure cet épisode. La Jamaïque a bien d’autre aventure musicale à offrir. J’espère qu’il vous aura plus. On aurait pu évoquer plus en longueur le fantasque Lee Scratch Perry et l’émergence du dub ou encore l’étonne histoire d’Okuda Hiroko, l’ingénieur japonaise autrice du riddim Sleng Teng. Mais ça on verra ou pas dans le prochain numéro de Piste suivante.