C’est quoi la musique ambient ?

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Saison 1 – Épisode 2


Dans ce second épisode, arrêtons nous sur la musique ambient.

La musique ambient (ou l’ambient tout simplement) est un genre qui regroupe des compositions souvent calmes, répétitives avec un accent mis sur l’ambiance. Tantôt apaisante ou angoissante, les morceaux d’ambient nous plonge font traverser différents états sans qu’on y prête attention.

Le concept a été cristallisé en 1978 par Brian Eno. Pour autant, l’idée d’une musique de fond qu’on peut écouter distraitement n’est pas nouvelle. Des chants indiens aux vrombissements de la musique électronique en passant par la musique d’accompagnement d’Erik Satie ou des sons de la nature, la musique ambient picore dans tout ce qui titille l’oreille.


La tracklist

  • Curtains – Aphex Twin
  • A1 Discreet Music – Brian Eno
  • 1-1 – Brian Eno
  • 1-2 – Brian Eno
  • Gymnopédies – Erik Satie
  • Description automatiques : sur une lanterne – Erik Satie
  • Trio for Strings – La Monte Young
  • Adnos II – Eliane Radigue
  • L’île Re-Sonate – Eliane Radigue
  • Three Whale Trip –
  • Oxygene Part V – Jean Michel Jarre
  • FEET – Hiroshi Yoshimura
  • Mr Henri Rousseau’s Dream – Midori Takada
  • Still Space – Satoshi Ashikawa

Les sources :


Les crédits :

  • Sons d’hôpital : Ignat

Le script de l’épisode :

En couverture : Eliane Radigue

Introduction

Nous sommes en 1975 en Angleterre. Brian, 27ans, est cloué sur un lit d’hôpital après avoir rencontré un taxi d’un peu trop prêt. Il trouve le temps long jusqu’à ce que son ami Judy lui apporte un disque pour passer le temps, a priori une composition pour harpe du XVIIIème siècle. Ce joli cadeau touche Brian, jeune musicien curieux, qui ne manque pas de demander à Judy de lancer le disque avant de partir.

Alors sur le principe c’est hyper sympa. Mais manque de bol, un des hauts parleurs ne fonctionne pas bien et une averse commence à tomber contre la vitre ce qui recouvre la musique. Si bien qu’on ne distingue quasiment plus les notes formant un tout presque cohérent, où le hasard des gouttes de pluies répond à des notes égrenées méthodiquement. Sans le savoir, Judy a inventé un genre qui marquera la carrière de Brian, et ce genre c’est  la musique ambient.

Curieuses, curieux, bienvenue dans Piste suivante, le podcast qui parle de la petite et grande histoire de la musique. Vous l’aurez compris, aujourd’hui on va parler de la musique ambient. Quelle est son histoire et surtout comment définir ce truc ? 

Et avant de commencer j’en profite pour dire que si besoin, vous trouverez le script de cette émission ainsi que toutes les sources dans la description de l’épisode.

Un album qui fonde le genre

Le Brian dont je viens de vous raconter la petite histoire, c’est Brian Eno. Brian est un expérimentateur. Avant cette histoire dans l’hôpital, on le connaissait déjà comme le technicien un peu fou du groupe de glam Roxy Music. Son truc, c’est que ce n’est pas vraiment un musicien mais plutôt quelqu’un qui aime jouer avec les boutons des machines.

Après trois albums, Brian décide de voler de ses propres ailes et de pousser ses idées, le processus de création est parfois plus important que le résultat. Cette manière d’aborder la musique l’amènera à jouer avec les textures sonores.

Le tout nous amène en ce beau jour de 1975 où le monsieur sort l’album Discreet Music une sorte de synthèse assez radicale de ses essaies précédents et où il nous compte l’histoire que je vous ai racontée en introduction. Alors, après interrogation de son amie Judy, la scène c’est pas tout à fait passé comme il l’a décrite mais l’idée principale est là : créer une musique qui s’arrange du bruit ambient, si possible avec une texture plutôt unie et paisible. 

Plus tard, Eno aura une expérience similaire alors dans la salle d’embarquement d’un aéroport. Et c’est à ce moment là qu’il se dit qu’il faut inventer une musique qui s’arrange avec la situation, quand bien même c’est une annonce au micro et je cite “il faut qu’elle soit liée à l’endroit où l’on se trouve, à ce pour quoi on est là : voler, flotter et secrètement, flirter avec la mort”. Cela donnera Ambient vol.1 : music for Airports.

Une invention pas si neuve

Citation de Brian Eno sur la musique ambient
Photo : Brian Eno en 1974 à la télévision allemande

Après les expérimentations éparses de la musique contemporaine et du milieu new age, Brian Eno conceptualise et officialise la musique ambient avec des notes éparses de piano, des synthés et des notes en suspens. Si le compositeur français Erik Satie faisait de la musique d’ameublement, une musique qu’on écoute sans écouter, Brian Eno imagine une musique où on a le droit de s’ennuyer, de penser à autres choses et d’y repenser pour en découvrir toutes les subtilités.

Quand on cherche un peu, l’idée de Brian n’est pas neuve. Son coup de génie a été son intuition à mettre sous une même bannière des sons qui n’avait rien à voir entre eux. N’y connaissant pas grand chose, je vous passe les influences de la musique liturgique, qu’elle vienne de chant soufi ou de moine bouddhistes toujours est-il que l’histoire nous montre depuis quasiment toujours l’utilisation de la musique et les sons pour créer une ambiance. 

Erik Satie précurseur avec sa musique d’ameublement

Plus près de chez nous la figure qui s’impose comme une des racines de la musique ambiante, c’est Erik Satie. Cet ami de Ravel et Debussy fait dans le feutré. Plutôt solitaire, il compose des petites pièces au piano où les accords viennent dominer la mélodie comme dans les fameuses Gymnopédie qu’on entend fond. Erik Satie a une vision bien et le fait transparaître dans sa musique avec un humour très particulier qui laisse transparaître une certaine amertume.

On peut le voir particulièrement dans les notes à l’intention des interprètes. Tenez, pour les Gymnopédies, la seule instruction qu’il nous donne est “lent et douloureux”. Pour une autre composition ce sera “avec étonnement”, “pâle et hiératique” ou encore un simple mais efficace “modestement”.

Satie a aussi un art de la provocation très particulier avec sa tout aussi fameuse “Musique d’ameublement”, une composition, je cite, “foncièrement industrielle” fait pour “qu’on ne l’écoute pas”. Il poursuit en nous disant que “l’usage est de faire de la musique dans des occasions où elle n’a rien à faire. Là, on joue des valses, des fantaisies d’opéras et autres choses semblables écrites pour un autre objet”, meubler le silence donc.

Et c’est comme ça que notre français invente sans le savoir la muzak, ces musiques d’ascenseur ou de supermarché qui ont objectif autre que de seulement ravir l’oreille.

Une pionnière des musiques électroniques

Eliane Radigue, pionnière de l'ambient, et ses machines
Photo : Eliane Radigue

Puisqu’on parle musique classique, avançons un peu en effleurant un l’histoire avec  la musique contemporaine et la musique électronique. Les années 50 furent des années importantes pour la musique classique. L’exemple le plus frappant est sans doute John Cage et de son célèbre 4’33, fait d’un long et unique silence. 

Autre figure importante de l’époque, La Monte Young, pionnier de la musique dites minimalistes, qui joue sur la répétition de courts motifs évoluant lentement, très lentement quitte à tenir une seule note pendant de longues minutes

Mais surtout intéressons nous Eliane Radigue, une autre figure malheureusement méconnue de ce mouvement minimaliste et électronique. Eliane est une compositrice française née en 1932. Dans les années 50, elle découvre la musique concrète, un courant musical qui veut que tout soit musique, même ce qu’on considère généralement comme des bruits. Des bruits ambiants ? Oulala n’allons pas trop vite !

Bref, Eliane s’inscrit dans ce mouvement là mais avec une passion toute particulière pour le drone, façon La Monte Young, les sons qui font mal aux oreilles comme les larsens ou les feedbacks. Son petit plaisir, c’est aussi de dilater le temps d’un son, de le ralentir, de l’allonger jusqu’à l’extrême pour s’y noyer. 

L’écoute de ses créations demande une attention toute particulière nous plongeant dans un état de quasi transe

Pionnière et incomprise dans l’hexagone, Eliane Radigue quittera la France pour briller aux Etats Unis où elle découvrira le synthétiseur et… le bouddhisme, deux éléments quasi centraux dans son œuvre. L’écoute de ses créations demande une attention toute particulière nous plongeant dans un état de quasi transe propice à la rêverie et l’élévation spirituel, un état qu’on peut clairement retrouver dans la description de la musique ambient comme le fait Brian Eno.

Le field recording : l’art de tendre l’oreille

Et puisqu’on parle de musique ambient, d’ambiance et de reposoir pour les oreilles, profitons de l’occasion pour revenir sur la notion de field recording qu’on appelle parfois audio-naturalisme, une pratique très lié à la musique ambient comme on va pouvoir le comprendre. 

L’idée du field recording est d’enregistrer des paysages sonores comme on prendrait une photo d’une forêt ou d’une plage agité par les vagues. La pratique émerge dans la première moitié du XXème siècle, principalement chez les ornithologues qui s’amusent à reconnaitre le champs des oiseaux. On peut citer par exemple dès les années 30, l’audio-naturaliste Ludwig Karl Koch diffuse ses enregistrements d’oiseaux sur la BBC. Et côté français, on peut retenir Jean Roché et son disque les Oiseaux de Camargue, un 33 tour qui lui vaudra même un prix.

Ces disques ne se vendent pas en masse comme vous vous en doutez. Hormis peut être Songs of the Humpback Whale, de Roger Payne. Des chants des baleines donc, dont le monde peut enfin entendre la voie à travers ce disque sorti en 1970. L’écoute et le succès de ce disque ont fait entendre au monde entier l’intelligence et même la culture de ces mammifères marins provoquant le mouvement Save The Wales et même un moratoire mondial de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement. 

Comme quoi, tendre l’oreille peut faire éveiller des consciences.

L’ambient, un genre qui infuse la culture pop des seventies

Les sons forment un environnement qu’il convient d’enregistrer, de préserver et pourquoi pas de manipuler, de détourner voir même de recomposer comme le suggérait le compositeur italien Luigi Russolo dans son manifeste l’Art des bruits qui invite les compositeurs à élargir le domaine des sons.

Résumons donc, nous avons d’un côté l’humanité qui a toujours utilisé le son pour se mettre dans des états de quasi trans, d’un autre une histoire musicale faites de sons sur lequel on peut se reposer pour créer ou rêver, le field recording, les expérimentations technologie, du monde de l’art… ça commence à faire beaucoup de choses et c’est là où l’intuition de Brian Eno va synthétiser le tout avec le terme music ambient.

Mais il y a encore autre choses. Pour rappel, Eno débarque avec son idée vers 1975. C’est à dire une période où l’on expérimente à tout va grâce à des technologies nouvelles. On est aussi dans un monde post Beatles et Pink Floyd et le traitements de masse sonores, le montage ou le bouclage des bandes magnétiques ou encore les effets d’échos, de réverb ou de distortion, bref les bases de la musique électronique se pose et commence à atteindre dans la production musicale plus grand public. 

Les fans de rock allemands auront en tête la scène dites krautrock (le rock choucroute) avec des groupes comme Neu! (qu’on entend en fond), Can, ou encore Popol Vuh connu pour ses bo de films de Werner Herzog. Les groupes de cette scène partagent certaines idées comme une remise en cause d’un certain classicisme, une politisation de leur propos aussi, le jeu avec le hasard et last but not least une exploration des effets de la drogue, un thème certes déjà exploré avant avec les hippies et le mouvement psychédélique mais qui ira peut être plus loin avec l’aide des technologies.

Dans ce même bouillonnement psychédélique qui mélange rock, ambient, électro, comment ne pas penser à tous ces groupes de space music, avec des morceaux longs et évoquant dans leurs titres des thèmes spaciaux ou physiques. On pense évidemment aux groupes allemands Tangerin Dream et son album Alpha Centauri. 

Mais comment ne pas penser aussi à l’album Oxygen de Jean Michel Jarre qui a fait briller à l’international la musique électronique planante ET française avec plus de 18 millions de disques vendus à travers le monde.

Dans notre petite balade sonore, nous voilà donc arrivés à la fin des années 70. Alors le disco et le punk mettent le feu aux jeunes générations, la musique électronique et planante commence à creuser son trou. Toute une scène dites new age commence à émerger avec des recherches aussi spirituel que musicale. Mais on aurait tort de ne regarder que ça à travers la culture occidentale. Ce n’est qu’une partie du spectre et ça, même Brian Eno le sait.

Pendant ce temps à Veracruz

Car il y a un genre musical qui fait de l’oeil à Brian Eno et des musiciens proches de l’ambiant comme Hulger Czukay issue du krautrock. Ce genre, même s’il semble très très loin des préoccupations de la musique ambient, c’est le dub.

Sans rentrer dans le détail, le dub est un genre musical bien connu des jamaïcains puisqu’il est issu des DJ et ingénieurs des studios de l’ile qui usent au maximum des possibiltiés offerte par les technologies de l’époque pour créer de nouveau son. Pour les musiciens de dub, la table de mixage qui servaient à enregistrer les groupes de reggae ou de rocksteady devient un instrument à par entière.

Chaque son, que ce soit celui de la basse, de la batterie, des cuivres ou du clavier, peut être malaxer à l’envie. A cela, on ajoutera des effets de spacialisation, des échos pour créer un tapis sonore propice aux bonnes vibes.

Ce travail sonore, même si cela parait un peu étrange au premier abord, influencera grandement la musique qu’elle soit pop, rock et bien évidemment ambient.

A l’autre bout du monde, une autre scène proche de l’ambiant et de la musique électronique se développe dans les années 70-80, le kankyo ongaku.

Le kankyo ongaku est la réponse japonnaise à la musique ambient de Brian Eno. Reprenant la recherche sonore, la curiosité envers la technologie et les sons de la nature, ce mouvement japonais mixe cela avec une approche new age, arty et faussement simpliste comme on peut l’entendre dans chez la compositrice Midori Takada et son album Throug the looking Glass qui mélange instrument traditionnel et son de bouteille de coca. 

Beaucoup des compositions kankyo étaient utilisé pour des galleries d’art ou publicités ou des vidéos corporate. Si le mouvement, très niche vous vous en douté, n’a pas durée très longtemps, il connait un second souffle très récemment. En effet, à l’heure de la musique sous algorithme, les artiste kankyo ongaku ressurgissent au grés des playlists si bien que les compilations et les rééditions des albums de l’époque cartonnent.

Ambient partout, silence nulle part

Et c’est sur cette note qu’on va pouvoir conclure sur la musique ambient. A travers ce tour d’horizon du genre ambient, nous avons pu voir les différentes nuances de cette volonté de travailler sérieusement ce que l’on va écouter parfois distraitement. Au coeur de cette réflexion: une curiosité inassouvie, la différenciation via la répétition, le traitement de tous les sons via les dernières technologies et la volonté d’immerger l’auditeur et auditrice dans un état de contemplation, de méditation ou au contraire d’angoisse.

Si par manque de temps nous n’avons pas pu explorer les mouvements de l’ambient house ou encore du metal ambient, force est de constater que l’ambient est désormais partout. 

Capture d'écran de ce qu'on peut trouver en playlist de musique ambiante.
On trouve beaucoup de playlists ambient sur Youtube

L’ASMR ou toutes ses chaînes Youtube autour de la musique propice au travail ou aux études doivent beaucoup aux recherches de l’ambient, le jeu vidéo ou le cinéma font souvent appel à des artistes dit ambient comme on peut l’entendre dans la BO de Ad Astra ou la série Chernobyl. De là à dire que l’ambient music est partout et le silence est nulle part, il n’y a qu’un pas que l’on franchira peut être dans Piste Suivante.